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Episode 1 : La mort
(Retranscription)

Journaliste : Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans le premier épisode de notre tout nouveau podcast dédié à l'Atelier Max Schoendorff. Né à Lyon en 1934, l'artiste grandit baigné dès l'enfance dans la culture allemande par son père. En 1965, il emménage dans l'appartement-atelier au 38 rue Victor Hugo avec sa conjointe Marie-Claude Schoendorff. Ancien local de l'Académie des Beaux-Arts de Lyon, le vaste atelier est éclairé d'une large verrière. Depuis, rien n'a bougé. Marie-Claude Schoendorff nous a offert ce privilège de nous ouvrir les portes de l'appartement où elle vit désormais seule. 

Pour inaugurer cette série de six podcasts disponibles en streaming sur notre site et sur toutes les plateformes, j'ai l'honneur d'être accompagnée aujourd'hui de madame Claire Valin et de madame Emmanuelle Gautreau, toutes deux historiennes de l'art qui nous présenteront

l'atelier et l'artiste sous le regard de la mort. 

 

Intervenant 1 : Bonjour ! 

 

Intervenant 2 : Bonjour ! 

 

J : La première fois que j'ai mis les pieds dans l'atelier de Max Schoendorff, j'ai eu le sentiment d'être de trop, comme si je dérangeais. Tout était à sa place et j'en faisais pas vraiment partie. Un peu comme si la pièce s'était arrêtée depuis le décès de l'artiste. Quelles ont été vos premières impressions? 

 

I1 : Je pense qu'il faut rappeler que l'artiste est mort dans son atelier et depuis tout est resté tel quel comme Max Schoendorff l'avait disposé. Effectivement on a cette impression

que le temps s'est arrêté mais ce n'est pas qu'une impression, c'est véritablement arrêté puisque tout son matériel créatif, si je peux dire, ses pinceaux, sa peinture, tout est resté à sa place comme si l'artiste avait quitté l'atelier il y a quelques heures. Comme l'atelier, on pourrait le qualifier comme une extension sensible de Max Schoendorff, quand l'artiste est mort, l'atelier est mort aussi avec lui et il devient un témoin de sa vie, aussi un témoin évidemment de sa vie créative mais aussi personnelle. Donc ça devient un lieu de mémoire mais aussi de souvenirs personnels. Donc pour répondre à votre question, la première fois qu'on a découvert ce lieu, un silence respectueux s'est immédiatement installé.

 

I2 : Oui tout à fait, ce qui est vraiment frappant c'est cette atmosphère suspendue, on a instinctivement envie de baisser la voix, c'est toute cette densité, tout est serré, les accumulations d'objets, tous ces livres, tout ça donne la présence de l'artiste mais en creux et toute cette immobilité crée une sensation très particulière et l'atelier devient un lieu à la fois de vie mais aussi de disparition.

 

I1 : Le lieu est encore habité par Marie-Claude Schoendorf, la femme de Max Schoendorf et paradoxalement sa présence dans l'atelier rend l'absence de Max Schoendorff encore plus forte. Donc même si ce lieu est habité, la limite entre la vie et la mort devient indicible, même si on pourrait dire qu'elle est matérialisée par la poussière qui reflète le temps qui passe. Donc le temps entre passé et présent, la vie et la mort, tous ces concepts, le lien devient flou. Donc le lieu n'est finalement pas totalement inscrit dans le présent mais il ne représente pas non plus le temps passé, ça devient un lieu hors du temps, hors de l'agitation de la vie. A travers son atelier, on peut retracer la vie de Max Schoendorff comme si c'était son journal intime puisqu'il le qualifie lui-même de journal intime. On pourrait faire un parallèle avec l'archéologie. On découvre la vie de l'artiste à travers ce qu'il a laissé. Les objets ont perdu leur fonction première et sont transformés en vestiges et donc deviennent le témoin d'un temps passé.

 

J : L'artiste lui-même parlait de son atelier en disant « c'est mon journal intime, je ne jette rien, j'accumule pour garder une trace du temps qui passe ». Qu'est-ce que cela signifie?

 

I1 : Alors c'est vrai que l'atelier de Max Schoendorff est très chargé. Il a encombré de nombreux objets du quotidien, mais aussi d'œuvres d'art. Mais ce qu'il accumule le plus, ce sont les cigares, les cigares de Havane, situées dans sa loggia, dans la partie supérieure de son atelier.  Il y a aussi des paquets de cigarettes Boyard dans son salon. Donc on pourrait interpréter cette accumulation des boîtes comme le seul témoin de cet instant puisque le cigare se consume. Donc Fumé occupe une grande place dans la vie de Max Schoendorff, comme dans son atelier. On retrouve de nombreux objets qui abordent cette thématique, des journaux, des posters. Mais surtout à l'entrée de son atelier, il y a un mur avec des photos en noir et blanc qui représentent des personnages emblématiques qui fument le cigare.  Donc ces objets juxtaposés comme des strates, des couches, on pourrait en faire une analyse stratigraphique si on reprend l'analogie de l'archéologie de la vie de Max Schoendorf.

 

I2 : Ça me fait penser également au travail de Benjamin Wautier sur l'accumulation.parce que cet artiste trouvait que tout pouvait faire art et donc pourquoi jeter et il avait également une démarche réflexive sur la mort dans son art et pour en revenir à Max Schoendorff et l'accumulation sur le plan créatif on pourrait voir ça comme une forme de vanité de manière à matérialiser le temps et la mort. Mais son épouse nous a bien dit que cette pratique était simplement un jeu, car il trouvait ça drôle. Et c'est ça qui est fascinant en fait, car même sans intention symbolique, ces objets deviennent malgré lui des témoins du temps. Et chaque fragment fait trace, un peu comme dans la pensée du philosophe Heidegger,

où les traces, les objets, prolongent l'existence humaine dans le monde matériel. Alors l'accumulation prend une dimension presque involontaire et devient une façon de retenir ce qui passe. 

 

J: Alors l'accumulation étant complexe, elle fera l'objet d'un épisode à part entière. Cependant, est-ce qu'il existe un lien entre l'accumulation, la mort, la vanité, etc.? 

 

I1 : L'accumulation des biens terrestres, des objets du quotidien, est une vanité en soi. La vanité renvoie à l'éphémérité de la vie et à l'incertitude de l'avenir. Dans l'atelier de Max Schoendorff, on retrouve les trois catégories de la vanité selon l'historien de l'art Invar Bergström. Il y a la vanité des biens terrestres. La vanité des biens terrestres, c'est la

recherche de l'accumulation des savoirs, du pouvoir, mais aussi des plaisirs. On sait que Max Schoendorff est un grand bibliomane, il a dans sa bibliothèque 35 000 livres. Donc la seconde vanité, c'est le caractère transitoire de la vie humaine qui rappelle l'éphémérité de l'homme, le passage sur la terre et il y a plusieurs éléments disséminés un peu partout dans l'atelier qui illustrent cette métaphysique. On a des squelettes, des crânes, des fleurs fanées un peu partout dans les étagères des bibliothèques. La troisième vanité c'est le symbole de la résurrection. Max Schoendorff n'était pas religieux, mais pourtant on retrouve cet aspect spirituel et religieux à travers plusieurs crucifix. Dans l'atelier, il y a une horloge, une horloge qui s'est arrêtée, et le temps qui s'arrête, la réflexion sur le temps, est véritablement liée à la question de la vanité, liée au thème de la vanité. 

 

I2 : Le temps a aussi un rôle primordial dans le processus créatif de Max Schoendorf. Le temps devient un matériau. Ce temps comme matériau créatif est vraiment quelque chose de très intéressant car il nous touche toutes et tous. Et ce qui est d'autant plus touchant chez Max Schoendorff, c'est que son rapport au temps est moins esthétique que existentiel.

En effet, il s'inscrit dans une sensibilité presque romantique. Plus on sent le temps qui nous échappe, plus le présent devient intense. Pour lui, ce n'est pas seulement la mort biologique qui compte, mais vraiment tout ce qui, dans l'existence, s'effrite. Ça peut être les illusions, les corps, les identités. et on retrouve encore une fois cette idée proche du philosophe Heidegger. Vivre, c'est déjà avancer vers sa fin, et c'est ce qui donne du poids aux gestes créatifs. C'est pour ça que ces œuvres, même très brutes, touchent autant, car en vérité, elles parlent de notre fragilité.

 

J : Dans un entretien avec Valérie Hus, en 1991, Max Schoendorff dit « La peinture est morte, donc faisons de la peinture. C'est à partir de la conscience du lien absolu, de la vanité absolue de toutes ces tentatives que se dégage finalement quand même un sens. » Ainsi, il est clair que la question de la vanité et de la mort intéressent plastiquement Max Schoendorf. Quelles relations les œuvres de Max Schoendorff entretiennent-elles avec la mort?  Comment est-ce qu'elles se manifestent dans ses œuvres?

 

I1 : C'est une bonne question, ce qui est vrai que la mort est un sujet récurrent dans son œuvre, qu'elle est plutôt abordée d'un point de vue organique, à travers la représentation de viscères, de chairs en décomposition. Il expose des entrailles. Notamment dans ses autoportraits, par exemple, celui qui s'appelle Écorché vif, qui représente le corps de l'artiste disséqué. Donc l'attrait de Schoendorf pour l'ignoble et le pourri ne relève pas seulement du choc visuel, il ne veut pas seulement choquer le spectateur, mais c'est dans une démarche, une volonté d'explorer jusqu'au bout les limites de l'existence, là où la vie bascule, déjà dans la mort, le point de rupture avant la mort. D'ailleurs, il est très marqué par le retape d'Issenheim de Grünewald, où on retrouve le Christ crucifié à l'agonie. On retrouve dans cette œuvre les couleurs liées au cadavre en décomposition, le vert, le rouge sang, et ces couleurs vont marquer profondément Max Schoendorff,et il va les exploiter dans ses œuvres afin d'incarner les vices humains. Mais la mort, la thématique de la mort en peinture est une tradition qu'on retrouve à la Renaissance mais elle est abordée évidemment d'une manière différente puisqu'elle est très souvent reliée à la religion et il y a une notion de sacrifice dans la mort, puisque la mort n'est pas une finitude, c'est seulement un passage vers l'au-delà. Le thème de la mort est renouvelé au XXe siècle, notamment par le mouvement dada et aussi par les surréalistes, comme en témoigne la fascination de Salvatore Dali pour les fluides et la figure de l'âne pourrie dans l'oeuvre, l'âne pourrie, réalisée en 1928.

 

I2 : J'aimerais ajouter que chez lui, tout ce travail sur la chair n'a rien de gratuit. En effet, l'organique devient un langage. En montrant ce qu'il y a sous la peau, en fait, il nous confronte à la vérité matérielle du corps, à sa vulnérabilité. C'est une forme d'épreuve, mais qui ouvre paradoxalement un espace de vie. Là où ça pourrit, ça se transforme et cette tension entre attraction et répulsion est au cœur de son œuvre. On pense notamment à un poème qu'on a presque tous étudié au lycée de Baudelaire, Une charogne, où il révèle une beauté cachée dans ce qui est repoussant. également éclaire cette démarche où la fragilité devient ainsi une force créatrice. Ainsi la décomposition transforme l'angoisse en une affirmation de vie.

 

I1 : On peut aussi ajouter que dans cette fascination pour l'ignoble matériel mais aussi mental, cela témoigne de son goût pour la transgression, le dépassement de la morale et cela aboutit à une forme érotique que l'on retrouve dans son oeuvre picturale à travers la présence de femmes nues qui fricotent si je peux dire avec la mort et la confrontation de la chair avec sa future déliquescence par exemple dans l'une de ses toiles qui ne porte pas de titre, il peint une créature à tête de mort devant un nu agenouillé au pied, au pied duquel s'étale d'autres formes humaines. Donc dans la fuite, une autre oeuvre de Max Schoendorff, il y a aussi un effort visuel avec une portée charnelle. L'inéluctable de la vie s'incarne dans la statue amputée qui assume la vérité de la mort. Mais il faut savoir également que Max Schoendorf est très imprégné par les trois âges de la vie et de la mort de Baldun Green où l'amour et la mort s'entremêlent avec une femme nue aux côtés d'un cadavre.

 

J : Alors vous venez d'évoquer cette esthétique de la chair en décomposition qui incarne visuellement la tension entre la vie et la mort. Est-ce que, peut-être dans une sorte de perspective freudienne, on peut y voir une confrontation directe entre l'éros, désir, pulsion de vie, etc. et Thanatos avec la pulsion de mort?

 

I2 : Dans ce cas-là, chez Schoendorf, Eros et Thanatos ne s'opposent pas, mais au contraire se mêlent. Dans plusieurs de ses œuvres, le désir est déjà traversé par la menace de la disparition. Et les corps ne sont nullement idéalisés, mais vulnérables, presque exposés de l'intérieur. L'érotisme chez lui n'est pas décoratif, mais rappelle que le désir naît de tout ce qui peut s'éteindre et et ça montre que que ce qui nous attire est toujours lié à ce qui nous échappe je pense vraiment que Schoendorf cherche précisément cette frontière là où la beauté tient à son caractère fugace et où la vitalité se heurte à la conscience du temps qui passe. 

 

I1 : Donc ce thème on le perçoit dans son atelier avec la présence de nombreuses oeuvres érotiques et macabres, on pourrait dire érotico-macabre donc il y a des gravures mais également des photographies qui sont exposées partout dans son atelier mais cette thématique se retrouve aussi dans ses oeuvres et il l'aborde sous le même prisme que Georges Bataille qui dit que l'érotisme est une approbation de la vie jusque dans la mort. C'est le point de bascule, le moment avant le non-retour, le même qu'on décrivait tout à l'heure, le point de retour entre la vie et la mort. Cet excès, cette intensité va induire une perte de moyens qui va mener directement à la souffrance ou à la mort. Ce rapport entre le désir, l'érotisme, la violence qui mène évidemment à la mort est très présent dans son travail, notamment dans l'œuvre L'agonie d'Actéon, réalisée en 1962, qui raconte le mythe de Diane Actéon, Diane qui se fait agresser par Actéon et qui meurt déchiquetée par des chiens.

Il est condamné pour avoir agressé et pour avoir perdu ses moyens.

 

J : Alors en baladant un peu dans l'atelier, j'ai pu voir dans le bureau de Max Schoendorff, une photographie qu'il avait prise à la morgue et ça m'a fait penser à une œuvre de Damian Hirst, With Dead Head de 1991. Ainsi je voulais aborder une dernière chose avec vous. Il s'agit de la question des croyances liées à la mort. Nous savons tous que Max Schellendorf était anticlérical, pourtant son atelier et son appartement sont remplis d'objets liés au funéraire. Qu'est ce que cela signifie?

 

I1 : C'est vrai qu'il est impossible de ne pas rattacher la mort avec quelconque croyance. Chaque société a sa propre vision de la mort et chaque personne a sa propre vision de sa mort. Donc par exemple, dans l'atelier de Max Schoendorff, on retrouve des illustrations du Dia de los Muertos où les Mexicains honorent leurs défunts en posant des offrandes sur leurs tombes. Et dans cette culture, cette fête des morts est très festive et est symbolisée par la tête de mort et les squelettes.

 

I2 : Et si on veut parler d'un point de vue psychologique, ces rituels répondent à un besoin profond de donner une forme visible à ce qui a disparu, apprivoiser l'angoisse de la mort en la transformant en objet et se souvenir d'une vie à travers une image ou quelques mots. Il est parfois nécessaire pour les proches de se raccrocher à un support matériel et dans l'atelier on retrouve des plaques funéraires qui jouent ce rôle d'honorer la mémoire des défunts. Cet aspect est également renforcé par les inters funéraires puisque son épitaphe relie directement le défunt à la personne qui le lui offre à travers différents qualificatifs que ce soit à ma fiancée ou à mon camarade.

 

J : Alors merci Mesdames, notre discussion touche à sa fin.

 

I1 : Je vous remercie. 

 

I2 : Merci. 

 

J : Avec plaisir. En ce qui nous concerne, chers auditeurs et auditrices, on se retrouve la semaine prochaine pour un deuxième épisode, cette fois-ci sur l'accumulation. Merci et bonne soirée.

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